Tribune : Appel de Garcin Malsa autour du Mémorial Acte pour renforcer la lutte pour les réparations

Garcin Malsa, président du Modémas et du MIR, intervient dans le débat qui agite la Guadeloupe à propos de l'érection du "Mémorial Acte" pour défendre ce  qu'il considère comme un ouvrage d'exception qui a pour ambition d'être le centre caribéen d'expressions et de mémoire de la Traite  et de l'esclavage sur lequel il faut s'appuyer pour rouvrir le débat sur les réparations. Qu’il me soit permis de m’excuser d’intervenir dans le débat qui anime la Guadeloupe depuis quelque temps à propos du Mémorial Acte et qui selon moi ne doit se circonscrire ni à la Guadeloupe ni aux seuls guadeloupéens ; pour peu que cet ACTE ait une portée qui rayonne bien au delà de l’Archipel. Je me ferais violence à plus d’un titre si je m’abstenais d’apporter ma modeste contribution à ce débat. En effet je fus témoin à certains de ces rendez vous que Luc Reinette, alors Président du CIPN, organisait avec des hommes de l’Art pour chercher à trouver l’œuvre artistique qui répondrait le mieux à la logique des trois R (Reconnaissance, Réparation, Réconciliation) que nous avions initiée depuis février 1992 à Paris. Il va de soi que cette logique des 3 R affichait clairement notre vision panafricaniste et la volonté d’œuvrer à la Renaissance Africaine. Aussi, en tant qu’habitué depuis 1993 à venir aux manifestations de l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe, j’ai eu le grand honneur, le 27 Mai 2008 en compagnie d’une délégation du MIR Martinique, d’assister à la pose de la 1ère pierre à l’ancienne Usine Darboussier à Pointe à Pitre. Ce fût mémorable et symbolique ce que nous avions vécu. Au cours de la marche du 27 Mai qui conduisait ces nombreux participants d’une place au droit de l’Aéroport pole Caraïbes jusqu’à cette ancienne usine, Luc Reinette n’arrêta pas de transporter sur ses épaules la pierre qu’il devait déposer à l’endroit même où attendaient le Président de Région Victorin Lurel, des élus et une foule dense venue assister à cette cérémonie de pose de la 1ère pierre. Alors que j’étais respectueusement informé du démarrage des travaux je fus surpris, lors d’une visite guidée avec des représentants du MIR et d’autres guadeloupéens avertis, de constater l’ampleur et la beauté de l’ouvrage qui se présentait à nous en ce mois de novembre 2014.
Je me rendis compte que la même passion et la même détermination qui habitaient Luc REINETTE dans ses confrontations violentes lors de la période de marronnage, se retrouvaient cette fois à convaincre des politiques pour construire ensemble un ouvrage correspondant à la hauteur des combats de nos héros de 1848. Alors que quelques années avant (2002) il (Luc) réussissait la reconstruction de « la guerre d’Indépendance de 1802 » avec la même flamme et la même ardeur. Je me suis souvenu de ces propos de Thomas Sankara s’adressant aux meilleurs des combattants : « Là où s’abat le découragement s’élève toujours la victoire des persévérants » Au terme de ces lignes nécessaires, je voudrais faire comprendre aux militants que nous sommes, que nul obstacle, nulle rumeur méchante ne doit arrêter le combattant de la liberté. Et je voudrais que nous remercions toutes celles et tous ceux qui ont œuvré à faire émerger cet ouvrage d’exception qu’est le Mémorial Acte qui est un centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’esclavage. J’ai vu en ce mois de novembre 2014 avec quelle fierté et quelle estime d’eux même les nombreux travailleurs guadeloupéens, s’activaient à faire en sorte que l’ouvrage soit totalement achevé pour le 27 mai 2015 au plus tard. J’ai ressenti chez ces 2 jeunes filles qui accueillaient les visiteurs combien elles se sentaient de vraies ambassadrices de l’Histoire et de l’Identité de la Guadeloupe à travers la profonde connaissance de l’esclavage.
J’ai entendu des Guadeloupéens en visite se demander quelle part aura cet ouvrage dans le Patrimoine guadeloupéen et même caribéen. Ces mêmes guadeloupéens s’interrogeaient sur l’impact culturel et économique de ce réel outil. De même demandaient-ils aux responsables présents quel devra être le mode de fonctionnement de cet ouvrage réalisé par la collectivité ? Comme s’ils s’étaient déjà approprié l’ouvrage dont ils imaginaient l’impact sur la compréhension de notre histoire passée, présente et future. Il me semble que c’est bien, sur la base de ces attitudes et interrogations de ces guadeloupéens qu’il faut évoluer pour faire du Mémorial Acte un lieu exceptionnel de portée internationale sur la connaissance de l’esclavage et de la traite dont nous relevons. Je sais que tout n’est pas simple à faire comprendre dans un pays où le reniement de soi remonte toujours, du fait des marques indélébiles de la colonisation. Ce reniement est si profond qu’il fait des ravages dans nos rangs au point de retarder la construction de l’unité nationale sur des questions que nous tous estimons fondamentales mais dont la mise en exécution devient presque impossible dès lors que c’est l’un d’entre nous qui en a eu l’initiative. C’est donc le colonisateur et le descendant d’esclavagiste qui en profitent. C’est malheureusement cela l’histoire de nos pays colonisés. S’il est vrai que nous devons en toute transparence connaître le coût global du « Mémorial Acte », s’il est vrai que nous devons veiller à la manière dont il sera géré de telle sorte qu’il ne représente pas un gouffre financier pour les contribuables guadeloupéens, nous devons cesser de voir en cet ouvrage celui qui en a été la paternité et quel usage politicien que tel ou tel élu en fera ! Qu’importe ! Nous passerons mais l’ouvrage et sa symbolique demeureront. L’ouvrage est là, il existe, il est impressionnant, et précis dans un site chargé de symboles. C’est à nous de valoriser sa signification culturelle, économique, sociale bien sûr à travers sa partie historique mais surtout en laissant de côté nos égos pour devenir plus humbles et plus efficaces. Il est temps d’en finir avec les postures imbéciles, stupides et mortifères pour nous montrer des dignes héritiers de Delgrès, Ignace, Fanon, Solitude, Rosalie Soleil…… et toutes ces héroïnes et héros noirs qui se sont sacrifiés pour que nous soyons qui nous sommes.  Aussi je lance un appel à tous pour que, d’ores et déjà, cette année 2015 qui débute la décennie des personnes d’ascendance africaine reconnue par l’ONU devienne l’année pour le gouvernement français d’ouvrir le débat sur les réparations comme le CIPN, le MIR, le CNR l’ont toujours réclamé. Dès à présent il urge que nous unissions nos efforts pour exiger de tous les représentants de l’Etat français et notamment du Président de la République, quand ils viendront dans nos pays, qu’ils comprennent que notre histoire marquée par la douloureuse époque de l’esclavage et de la colonisation ne peut plus être traitée au rabais et avec mépris. La reconnaissance d’un crime contre l’Humanité sans réparation est une approbation de plus de la déshumanisation des victimes de ce crime ainsi que de leurs descendants.

Tout moun sé moun
Tout moun pa menm
Respé ba tout moun
Garcin MALSA
Président du MIR et du CNR Martinique

 
   
   
   
   
     





Photos : Antoine Kahn